Un régime d’exception ?

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Depuis environ deux semaines, un « débat » anime la communauté des bidouilleurs, à savoir, la possible fédération de tous les bidouilleurs en une sorte de coalition qui permettrait de peser sur les instances politiques et citoyennes. En vrac a été reproché à ces derniers d’être renfermés, égocentriques, inconscients, immatures, incultes et refusant de partager leurs savoirs. Autant dire qu’on a été rhabillé pour l’hiver. Ces déclarations sont surprenantes et vexatoires.

Surprenantes car la communauté et la scène hacker Française ou plutôt francophone, est riche, infiniment riche et variée. Elle est composée de personnes aux aptitudes et qualités diverses. Dire que les personnes qui la composent ne partagent pas leurs savoirs est une preuve de méconnaissance, au mieux, de paresse, au pire. Il suffit de vérifier dans n’importe quel moteur de recherche les mots « hack », « hacking », « hacker(s) » pour tomber sur des blogs, des forums, des sites institutionnels, corporate, des vidéos, des tutoriels, des wikis. Il y a une masse d’informations absolument gigantesque et même en procédant à une veille quotidienne sur ces termes, on découvre tous les jours de nouvelles choses. En somme, il suffit de sortir de sa zone de confort pour découvrir et cela, sans même mentionner les nombreux ouvrages et magazines de bonne facture. Plus que cela, je ne vois pas bien ce qui pourrait être fait.

Surprenantes car lorsque l’on discute avec la plupart des bidouilleurs, ils sont souvent prêts à donner un coup de main, à aider, à aiguiller, à conseiller. Leur reprocher d’être égocentriques, égoïstes et renfermés sur eux-mêmes ne semble pas être en adéquation avec la réalité. Les bidouilleurs sont avant tout des personnes, avec leur caractère. Certains peuvent avoir mauvais caractère. Tout comme les sociologues, les avocats, les écrivains, les entrepreneurs, les scientifiques, les boulangers, les cordonniers. Ce n’est pas un trait spécifique à une communauté. C’est un trait spécifique à l’humanité. Churchill – réputé pour ses bons mots – était insupportable au quotidien. Kant était d’un ennui mortel avec ses habitudes de vieillard. Certains présentateurs TV sont réputés pour envoyer des choses diverses à la figure de leurs collaborateurs, au sens propre du terme. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.

Vexatoires aussi le reproche d’inculture, en particulier politique. Là encore, ce n’est pas propre à une communauté. Discutez avec votre boucher des derniers évènements survenus en Europe de l’Est et vous verrez qu’il n’en saura pas forcément plus que vous. La culture politique ne s’acquière pas à 20ans ni même à 30. En fait, elle ne s’acquière réellement jamais. Lorsque l’on parle de culture politique, on désigne un fond de connaissance des idées et des relations qui peuvent exister au sein d’une société entre les pouvoirs en place et la population. Autant dire qu’il y a autant de culture politique qu’il existe de périodes historiques et de sociétés. Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas dans les grandes écoles que ces connaissances peuvent s’acquérir. Tout d’abord parce qu’il faut un peu plus qu’un cursus de cinq ans pour faire le tour des idées politiques de l’Europe. Par ailleurs, les grandes écoles françaises ont la faiblesse de leur force : elles créent des esprits fins mais souvent (pas systématiquement) formatés, consensuels, communs. Enfin, cela sous-entendrait qu’en dehors des grandes écoles, l’acquisition d’une culture politique est impossible. On devrait demander leurs avis sur la question à Paul Deschanel, Paul Doumer ou encore René Coty.      

Les lacunes de culture politique, sinon générale, ne sont pas le fait d’une communauté en particulier. Elles sont le résultat d’une société dans laquelle certains vecteurs de divertissements ont pris une place très importante. Par ailleurs, chacun possède un bagage de connaissance qui lui est propre. Certains vont maîtriser à la perfection les subtilités des relations parlementaires et institutionnelles. D’autres vont avoir des facilités en économie. Les uns vont avoir des aptitudes en langue. Les autres seront doués en mathématique.

Il est également reprochés aux bidouilleurs de manquer de conscience sociale, dans la mesure où ils seraient détenteurs d’un savoir qu’ils refuseraient de partager, de démocratiser, de vulgariser, savoir qui pourrait « sauver » des vies. Mais est-ce réellement propre aux bidouilleurs ? Avez-vous déjà vu autant de sites vulgarisant le droit qu’il existe de site vulgarisant l’informatique ? Avez-vous déjà essayé de discuter avec un fiscaliste pour qu’il vous explique le B-A BA de ses connaissances ? Connaissez-vous des médecins qui organisent des conférences et des workshops ouverts aux néophytes ? Avez-vous eu l’occasion d’interviewer des militaires pour les interroger sur les opérations qu’ils pouvaient mener dans certains pays ? Le tout gratuitement ? Sans contrepartie ? Pourtant, eux aussi sauvent des vies. D’où vient cette rupture de l’égalité entre les aptitudes qui fait que l’on jette l’anathème sur une communauté en particulier ?

Il existe beaucoup de conférences, de workshops, d’hackerspaces et d’évènements en tout genre où n’importe qui peut venir, discuter, apprendre, s’enrichir sans qu’aucune contrepartie ne lui soit demandé si ce n’est un minimum d’effort intellectuel et de respect.

La bidouille demande du temps, de l’investissement intellectuel et parfois matériel, de la passion car pour passer plusieurs heures par jour à bricoler une machine, il faut aimer cela. Parfois, ils font des bêtises, parfois ils répondent vivement, parfois ils se moquent un peu mais dans l’ensemble, ils répondent toujours présents lorsque l’on a besoin d’un coup de main. C’est grâce à toutes ses personnes bénévoles et passionnées que je sais le peu de choses que je sais. Parce que quelques personnes ont pris la peine de faire un tutoriel illustré, de répondre à des questions parfois particulièrement idiotes, d’ouvrir un forum, de créer un IRC dédié, d’organiser une conférence gratuite et ouverte à tous. Au lieu de les critiquer en leur disant ce qu’ils devraient faire, on doit leur dire merci d’être là et de travailler tous les jours.

Les bidouilleurs n’ont pas à sauver le monde. Pas plus qu’un avocat, un médecin, un militaire, un professeur ou un maraîcher. Personne n’a à dire à l’autre ce qu’il doit faire. Nous avons tous notre libre arbitre, notre liberté au sens philosophique du terme. De la même manière qu’il n’y a personne pour enjoindre les médecins à soigner tous les patients gratuitement, à se réunir des associations, à intimer aux avocats de défendre telle ou telle personne, personne n’a à ordonner aux bidouilleurs de faire telle ou telle chose.

Et si quelqu’un veut créer une sorte de coalition sur le modèle des ONG, une seule chose à y répondre : Do it. 

Commentaires

En fait c'est toi qui aurait du etre dans cette émission (Place de la toile) et non pas les deux clowns de services, il a vraiment chié son émission en invitant ces 2 egos surdimensionnés
@+ en fait, probablement a jamais, je suis difficilement les gens.

Il ne m'appartient pas de remettre en question le choix des invités d'une émission de radio. Si ces personnes ont été invitées, c'est que le producteur a estimé qu'elles y avaient leur place :)

Bonjour,

Une question :

Et le producteur, il était produit par qui ?

Hello :)

Comme c'est un service public, j'ai envie de dire, par les sous du contribuable :)

Ton article parle des spécialisations de chacun mais aussi d'un manque de cross-over jque j'interprétearis par ce prisme : "Elles sont le résultat d’une société dans laquelle certains vecteurs de divertissements ont pris une place très importante".

Les quelques grands qui dirigent le système en effe,t utilisent ce vecteur, pour singulariser les gens, les groupes.

Les gens ne font plus partie d'un tout, mais d'un groupe, d'une communauté, d'une identité sociale, identitaire etc...

On vous parle à vous et rien qu'à vous, les autres on s'en fout, de toute façon ils ne peuvent pas vous comprendre.

Pour cela on vous a mitonné un truc rien qu'à vous, fait que pour vous et qui ne parle que de vous etc...

Et petit à petit, le monde se scinde en groupes, communautés, réseaux lobotomisés et ne tournant qu'autour de leur propres préoccupations.

Et à force de répétitions, et d'enferment, on se convainc que les autres s'en foutent de nous, alors on s'éloigne d'eux, et puis cercle vicieux et effet d'entrainement etc... La boucle est bouclée.

Le monde est prêt à accueillir la pub.( Celle qui va guider tous nos goûts, nos désirs mais aussi nos dégouts et futures antipaties, puisqu'on va nous dicter ce qui est bien ou mal, ce qu'il faut avoir ou pas, jusqu'à ce qu'il faut être etc...)

Par exemple un homosexuel ne va plus se préoccuper que de l'homophobie qu'il subit, oubliant que ce dont il est victime, c'est la même chose que ce dont est victime une femme dans un autre pays ou contexte, un noir dans un autre contexte, un pauvre dans un autre, un blanc ou un juif dans un autre.

C'est le subtil "diviser pour mieux régner".

Et oui, "Les bidouilleurs n’ont pas à sauver le monde", pas plus que les avocats, les médecins... Seuls et isolés, notamment dans des visées corporatrices, cela est vain.

Par contre l'addition des uns aux autres, l'intérêt et l'ouverture des uns aux autre, l'échange, le mélange, les pas vers l'autre...

Dans ce monde où règne l'informatique les bidouilleurs peuvent être les têtes de turcs idéales, les gens ne comprenant rien aux systèmes qu'ils utilisent sans remettre en question le pourquoi ils étaient devenus totalement dépendants de systèmes notamment "propriétaires".

Oubliant que les machines éttaient au départ programmées par des hommes, qui finalement ont rendu d'autres hommes dépendant des machines.

Ben oui, il faut peut-être levé la tête un peu de l'écran.

Que les gens s'intéressent plus aux bidouilleurs et aux hackers, plutôt que des les ranger tout de suite comme des délinquants ou des fous autistes sans conscience.

Plutôt que de les ranger là où les exploitateurs du système veulent qu'ils soient rangés, par peur d'être dérangés dans leurs petites affaires par tous ces bidouilleurs qui ont le pouvoir .

Ils ont une conscience, celle du futur qui d'ailleurs est en train de se construire actuellement dans le présent.

Oui mais chacun doit faire un pas vers l'autre. Sincèrement, et je pense à certains journalistes en disant celà, quand tu les écoutes, tu vois que tous ce qui les intéressent est de faire dans le sensationnel, ce qui nous fait - accessoirement - passer pour des délinquants.

Après, pour qui veut vraiment apprendre & connaître, il y a toujours de la place :)

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